Dans notre imaginaire collectif, fumer est généralement associé aux méfaits que cela provoque sur l’appareil respiratoire (atteintes des poumons, cancers broncho-pulmonaires…) ainsi que le système cardiovasculaire (crise cardiaque, accident vasculaire cérébral…).
Malheureusement, très peu de gens sont conscients de l’influence délétère du tabac sur la santé mentale !
En effet, selon certaines études, les fumeurs ont 70 % de risque supplémentaire de souffrir de dépression et d’anxiété par rapport aux non-fumeurs !
Dans le présent article, nous vous parlerons de ce lien complexe entre le tabagisme et la santé mentale, et ce, dans le but de vous éclairer sur des faits souvent méconnus, mais cruciaux pour quiconque désire écraser sa dernière cigarette!
Quels sont les effets du tabagisme sur le cerveau et l’esprit ?
Pour que vous puissiez comprendre plus aisément le lien entre le tabagisme et la santé mentale, il est impératif de vous rappeler quelques effets que le tabac provoque au niveau du cerveau.
Comme vous le savez, lorsque vous allumez une cigarette et inhalez sa fumée, vous faites entrer dans votre organisme une substance capable d’entraîner de nombreux effets biologiques : la nicotine.
Mais quels sont précisément les effets de cette molécule sur votre cerveau ? En voici les plus importants :
Stimulation du circuit de récompense
Dès que vous inhalez les premières bouffées de votre cigarette, la nicotine traverse quasi instantanément vos poumons pour gagner la circulation sanguine. Cette molécule arrive en quelques secondes dans votre cerveau où elle commence à exercer son principal effet biochimique qui consiste à stimuler la libération d’un neurotransmetteur appelé « dopamine ».
La dopamine, qu’on surnomme « hormone du bonheur ou du plaisir », vous procure instantanément une sensation agréable de bien-être et de plénitude. Cette sensation, vous allez la rechercher continuellement, c’est ce qui va vous pousser à fumer régulièrement : phénomène d’addiction ou « dépendance » !
Dépendance et phénomène de tolérance
À force d’exposer votre corps à la nicotine, votre cerveau s’habitue, et il réclamera davantage de cette molécule addictive pour ressentir la même sensation de plaisir et de bien-être que procure la dopamine.
Il faut savoir que la libération de dopamine est stimulée par la nicotine grâce à une interaction biochimique de cette dernière avec les récepteurs nicotiniques du cerveau.
Plus vous fumez, plus vous vous saturez dans votre corps de nicotine, si bien que les récepteurs nicotiniques deviennent moins sensibles à cette molécule. C’est ce qu’on appelle le phénomène de tolérance, et c’est cela qui est à l’origine de l’addiction ou dépendance au tabac [1].
Dans le cas où vous ne satisfaites pas la demande de votre cerveau en nicotine (en arrêtant de fumer), vous pourriez ressentir de l’irritabilité, de l’anxiété ou de la dépression.
Ainsi, on commence déjà à comprendre qu’il existe un lien étroit entre le tabac et la santé mentale, dans la mesure où le fait d’arrêter de fumer entraîne toute une panoplie de symptômes psychiques !
Effets sur l’humeur
Tant que vous apportez à votre organisme sa dose régulière de nicotine, donc de dopamine par pics, vous fonctionnerez de manière normale et habituelle. Cependant, si vous stoppez ou réduisez cet apport, vous pourriez présenter des troubles de l’humeur comme la dépression, la mélancolie… Là aussi, on voit que tabac et santé mentale sont étroitement liés !
Interaction avec d’autres neurotransmetteurs
Sur le plan biochimique, la nicotine n’interagit pas seulement avec la dopamine, elle interagit également avec d’autres neurotransmetteurs (des messagers du cerveau) comme le GABA (un neurotransmetteur inhibiteur) et le glutamate (un neurotransmetteur excitateur) [2].
D’une manière très schématique et simplifiée, les neurotransmetteurs inhibiteurs (GABA) empêchent ou ralentissent l’activation de nos neurones. C’est comme appuyer sur le frein. À l’inverse, les neurotransmetteurs excitateurs (glutamate) encouragent l’activation de nos neurones. C’est comme appuyer sur l’accélérateur !
Ainsi, lorsque la nicotine présente dans la fumée de vos cigarettes stimule la libération de certains neurotransmetteurs excitateurs, comme la dopamine ou le glutamate, cela vous procure des sensations de plaisir et de bien-être.
Par contre, lorsque vous cessez de fumer alors que vous êtes dépendant, le manque peut diminuer ces sensations agréables, conduisant à des sentiments d’anxiété ou de dépression.
Il se crée ainsi un déséquilibre entre neurotransmetteurs excitateurs et inhibiteurs qui peut avoir un impact significatif sur votre humeur et votre bien-être mental.
Quel est le lien entre le tabac et les maladies mentales ?
Tabac et trouble bipolaire
Le trouble bipolaire, qu’on appelait autrefois « psychose maniaco-dépressive », est un trouble de l’humeur qui se caractérise par une alternance entre des phases où la personne est extrêmement énergique et euphorique (ou irritable), et des phases où elle est dépressive [3].
La prévalence du tabagisme est particulièrement élevée chez les personnes souffrant de trouble bipolaire. En effet, ces dernières sont plus susceptibles de fumer que la population générale. Certaines études estiment le taux de tabagisme à 70 % chez cette catégorie [4] !
Les raisons dernières cette prévalence élevée du tabagisme chez les personnes souffrant de trouble bipolaire sont principalement au nombre de deux :
- L’automédication : le tabagisme est utilisé comme « traitement » pour soulager certains symptômes du trouble bipolaire comme augmenter la concentration ou réguler l’humeur.
- Les effets neurologiques : la nicotine exerce des effets sur les neurotransmetteurs impliqués dans le trouble bipolaire, notamment sur la dopamine. Ces effets pourraient participer à la modulation de certains symptômes mentaux et améliorer transitoirement l’humeur des malades.
Malheureusement, le tabagisme a parfois des conséquences dévastatrices chez les personnes souffrant de trouble bipolaire. Ceci en influençant le métabolisme des médicaments psychotropes utilisés couramment pour gérer cette maladie. Sans ajustement des doses par le médecin chez les fumeurs bipolaires, il existe un risque important d’aggravation des symptômes avec des épisodes maniaques et dépressifs plus sévères et plus fréquents !
L’arrêt du tabac chez les personnes souffrant de trouble bipolaire est particulièrement difficile en raison de la dépendance profonde à la nicotine.
Toutefois, avec un bon soutien de la part de professionnels de la santé, notamment avec le recours à certaines thérapies (notamment la thérapie cognitivo-comportementale) et la prescription de médicaments facilitant le sevrage, il devient parfaitement possible pour ces personnes de quitter définitivement la cigarette !
Tabac et schizophrénie
La prévalence du tabagisme est également augmentée chez les personnes qui souffrent de schizophrénie, une pathologie psychiatrique chronique se traduisant (entre autres) par une perception perturbée de la réalité (idées délirantes, hallucinations…) [5].
Là aussi, il existe deux principales raisons pour expliquer cette prévalence accrue :
- La nicotine du tabac, étant impliquée dans la modulation du système dopaminergique, est utilisée comme moyen pour soulager certains symptômes de la maladie. Elle permet notamment d’améliorer momentanément la concentration, l’attention et la mémoire [6].
- La nicotine est également utilisée pour soulager certains effets secondaires provoqués par les médicaments prescrits contre la maladie (les antipsychotiques, les neuroleptiques…) [7].
Par ailleurs, les personnes atteintes de schizophrénie ont un risque plus élevé de mortalité prématurée, surtout lorsqu’elle n’est pas prise en charge de manière adéquate. Fumer, avec tout ce que cela ajoute comme effets négatifs sur la santé, aggrave davantage ce risque !
Bien que ce soit très bénéfique, l’arrêt du tabac est délicat chez les schizophréniques. Beaucoup de patients rechutent après un sevrage malgré un sevrage tabagique bien conduit. De plus, le sevrage entraîne souvent une exacerbation temporaire (mais difficile à gérer) des symptômes psychotiques [8].
Tabac et dépression
D’après la recherche, les personnes souffrant de dépression sont deux fois plus susceptibles de développer une dépendance au tabac que les personnes saines.
Pour les personnes dépressives, fumer est un moyen d’automédication (comme c’est le cas pour les bipolaires ou les schizophréniques) qui leur procure une amélioration légère et éphémère de l’humeur et de la concentration — rappelons que le tabac agit par l’intermédiaire de la nicotine sur les neurotransmetteurs du cerveau (dopamine et sérotonine) qui jouent un rôle central dans la régulation de l’humeur.
À force de vouloir maintenir plus longtemps ces effets, les personnes atteintes de dépression ont souvent des consommations importantes de tabac.
Si certaines personnes fument en raison d’une dépression, l’inverse peut également s’observer. En effet, les fumeurs sont plus à risque de développer une dépression que les non-fumeurs, ce qui suggère un lien bidirectionnel évident entre le tabagisme et la maladie mentale qu’est la dépression.
Ainsi, il est crucial de prendre en charge les patients fumeurs dépressifs de manière globale : traiter à la fois la dépression et la dépendance au tabac, notamment en ayant recours aux antidépresseurs, aux thérapies cognitivo-comportementales et autres thérapies antitabac [9]. Cela pour augmenter les chances de voir ces patients retrouver une bonne santé mentale et se réinsérer dans la vie socioprofessionnelle.
Quels sont les bénéfices de l’arrêt du tabac sur la santé mentale ?
Prendre la décision d’arrêter de fumer, c’est ouvrir la porte à d’innombrables bénéfices immédiats et à long terme pour la santé physique, mais également la santé mentale.
Voici quelques-uns des nombreux avantages de la cessation tabagique sur la santé mentale :
- Stabilisation de l’humeur : bien qu’elle puisse offrir des sensations éphémères d’euphorie, la nicotine est un stimulant puissant qui augmente les niveaux de stress, d’anxiété et de sautes d’humeur. S’éloigner du tabac c’est stabiliser son humeur de manière durable !
- Meilleur sommeil : la nicotine, étant un puissant stimulant pour le cerveau, perturbe le sommeil. Or, un sommeil de mauvaise qualité altère le bien-être et la santé mentale. Arrêter de fumer permet de réguler le cycle biologique, d’apaiser le système nerveux, donc d’avoir de meilleures nuits de sommeil réparateur !
- Moins de déprimes : l’arrêt de la cigarette éloigne les déprimes (forme légère de dépression) et le risque de dépression.
- Meilleures capacités mentales : l’arrêt du tabac permet une amélioration notable des capacités mentales et performances cognitives (concentration efficace et durable, meilleure mémoire…).
- Moins de risque de troubles psychiatriques : cesser de fumer aide à réduire le risque de développer certains troubles psychiatriques tels que la schizophrénie, ou d’améliorer la gestion de ces derniers s’ils sont déjà existants (à condition que le sevrage se fasse de manière adéquate avec des experts).
- Plus de confiance en soi : réussir à arrêter de fumer est un accomplissement personnel remarquable, et cela peut avoir un impact significatif sur la confiance en soi et la santé mentale globale !
Conclusion
Voici les principaux points à retenir sur le lien entre le tabagisme et la santé mentale :
- Fumer peut aggraver certaines affections mentales, et inversement, certaines affections mentales favorisent la consommation de tabac (automédication) et rendent son arrêt plus difficile et délicat : relation bidirectionnelle.
- Les sujets fumeurs présentant des troubles mentaux ont un risque plus élevé de complications de santé et de mortalité prématurée.
- La nicotine entre en interaction avec les neurotransmetteurs impliqués dans la régulation de l’humeur et de la cognition (dopamine, sérotonine, GABA, glutamate).
- L’arrêt du tabac améliore certainement la santé mentale, notamment en réduisant le stress et l’anxiété, et en améliorant le sommeil.
- Je souhaite arrêter de fumer et je prends rendez-vous !
Références
- L. Rédaction, « Tout savoir sur la nicotine », Vaping Post. Consulté le : 1 octobre 2023.
- V. Seutin, « Effets de la nicotine et du cannabis sur le systeme nerveux central. », Rev. Médicale Liège, vol. 58, no 1, 2003, Consulté le : 3 octobre 2023.
- M.-L. Bourgeois, Les troubles bipolaires. Lavoisier, 2014.
- A. Dervaux et X. Laqueille, « Tabagisme et comorbidités psychiatriques », Presse Médicale, vol. 45, no 12, Part 1, p. 1133‑1140, déc. 2016, doi: 10.1016/j.lpm.2016.03.011.
- N. Franck, Schizophrénie (La) : La reconnaître et la soigner. Odile Jacob, 2006.
- A. Dervaux et X. Laqueille, « Tabac et schizophrénie : aspects épidémiologiques et cliniques », L’Encéphale, vol. 34, no 3, p. 299‑305, juin 2008, doi: 10.1016/j.encep.2007.04.003.
- N. Légaré, « Tabagisme et schizophrénie : impacts sur la maladie et son traitement », Drogue Santé Société, vol. 6, no 1, p. 143‑178, 2007, doi: 10.7202/016946ar.
- J. Cabane, « Tabac et antipsychotiques », Fr. J. Psychiatry, vol. 1, p. S178‑S179, déc. 2019, doi: 10.1016/j.fjpsy.2019.10.478.
- « John Libbey Eurotext - Médecine thérapeutique - Arrêt du tabac et syndrome dépressif ». Consulté le : 28 septembre 2023.

