À l’échelle nationale, de nombreuses actions de santé publique sont régulièrement menées dans le but de lutter contre les méfaits tabagisme : information, aide au sevrage tabagique… Conscients de ces enjeux, les entreprises de l'industrie du tabac ne cessent de se réinventer pour tenter de pérenniser leur activité. C’est dans ce contexte qu’un nouveau produit a récemment vu le jour : le tabac chauffé. Souvent venté comme étant une alternative potentiellement moins nocive que la cigarette classique, ce produit reste néanmoins un sujet de débat et de controverse. Entre enjeu de santé publique et intérêts des fabricants, il est parfois difficile d’y voir clair. Mais alors, le tabac chauffé est-il réellement moins nocif ?
Qu’est-ce que le tabac chauffé ?
Le tabac chauffé est une technologie récemment remise au goût du jour. Contrairement aux cigarettes classiques, ces produits chauffent le tabac sans le brûler : un processus ayant pour but de limiter la combustion, et donc la production de composés toxiques comme le goudron.
À noter que le tabac chauffé est différent de la vapoteuse, leur fonctionnement et leur composition n’étant pas similaires. Pour exemple, la vapoteuse ne contient pas de tabac (mais généralement de la nicotine).
Plusieurs entreprises commercialisant désormais le tabac chauffé, parmi lesquelles figurent Philip Morris (avec sa gamme IQOS), British American Tobacco (et ses produits Glo) ou encore Japan Tobacco International (produisant les Ploom).
Réduction des risques : mythe ou réalité ?
L’un des principaux arguments de vente avancés par les fabricants de tabac chauffé est la potentielle réduction des risques relatifs au tabac. En chauffant plutôt qu’en brûlant, l’exposition des consommateurs à des produits chimiques serait moindre. (2)
Problème : aucune preuve solide n’a à ce jour permis de démontrer que ce dispositif permettait effectivement de réduire les risques pour la santé. De plus, rien n’a permis d’établir qu’un passage d’une consommation de tabac classique au tabac chauffé soit bénéfique. (1) (2) (3)
Le manque d’études sur les effets à court, moyen et long terme rend par ailleurs complexe l’évaluation de l’impact de ce produit sur la santé. Les données actuellement disponibles sont toutefois en défaveur des fabricants. Certaines montrent notamment que les dispositifs de tabac chauffé libèrent des substances toxiques similaires à celles produites par la combustion du tabac. (2) En réalité, l'absence de combustion complète ne supprime ni la production de fumée ni la présence des principaux composés toxiques que l'on retrouve dans la fumée de cigarette.
En 2018, le comité consultatif de la Food and Drug Administration (FDA) a même conclu que le fabriquant Philip Morris n'avait pas réussi à prouver que la diminution de l'exposition aux produits chimiques grâce au tabac chauffé entraînait une baisse mesurable des maladies ou des décès. (2) La possibilité que le tabac permette une réelle réduction des risques n’en est donc qu’au stade d’une hypothèse plausible.
Une étude scientifique révèle un risque cancérigène doublé
Une étude publiée en avril 2025 dans la revue Food and Chemical Toxicology vient renforcer ces mises en garde. Des chercheurs ont comparé les composés toxiques pyrogènes issus des cigarettes conventionnelles (Marlboro Red) et du tabac chauffé (TEREA Silver utilisé avec IQOS ILUMA ONE). Leur conclusion est sans appel : l'exposition aux substances cancérigènes est plus de deux fois supérieure avec le tabac chauffé qu'avec les cigarettes traditionnelles. Les scientifiques ont également découvert que les feuilles de tabac reconstituées utilisées dans les dispositifs chauffés contiennent davantage de nicotine et de glycérol, ce qui modifie la nature des substances toxiques formées lors de la pyrolyse. Ce résultat contredit frontalement les arguments marketing de l'industrie du tabac.
Une cigarette sans combustion, vraiment ?
Autre zone d’ombre : les fabricants de tabac chauffé vendent généralement leurs produits comme étant « sans fumée » et « sans combustion », suggérant ainsi qu'ils sont moins nocifs que les cigarettes traditionnelles. Or, les émissions des trois principaux dispositifs de tabac chauffé contiennent en réalité des particules solides, des gouttelettes et des gaz qui correspondent à la définition même de la fumée. (1) Cela fait ainsi de ces produits une nouvelle catégorie de tabac fumé, et non une alternative "sans fumée".
De plus, il existe des preuves indiquant que certains de ces produits émettent en réalité de fines particules solides, notamment du monoxyde de carbone. Cela montre qu'une combustion incomplète peut se produire. Ce processus, bien qu'il se déroule à une température plus basse que dans les cigarettes classiques, n'est pas sans conséquence et peut représenter un risque pour la santé des utilisateurs (notamment par le biais de la présence de substances cancérigènes). (3)
La pyrolyse à basse température : un faux sentiment de sécurité
Si les cigarettes conventionnelles brûlent le tabac à environ 900°C, les dispositifs de tabac chauffé maintiennent une température d'environ 350°C. Cette différence pourrait sembler rassurante, mais elle est trompeuse. Comme le souligne la Société Francophone de Tabacologie, plus la combustion est incomplète, plus elle produit d'émissions toxiques. La pyrolyse à basse température génère des composés chimiques différents mais tout aussi dangereux, voire davantage selon les dernières recherches scientifiques. En définitive, le tabac chauffé s'accompagne d'un risque modifié, et non d'un risque réduit. Les consommateurs pensant protéger leur santé en passant à ces dispositifs se trouvent en réalité exposés à un cocktail de substances cancérigènes potentiellement plus nocif.
Maintien de l’addiction ou aide au sevrage ?
Le tabac chauffé, de par son mode de fonctionnement, est une technologie conçue pour maintenir la dépendance à la nicotine. Le processus nécessite d’inhaler la fumée dans un laps de temps très court, ce qui crée des pics de nicotine favorables au maintien d’un haut niveau de dépendance à la nicotine. (3)
Parallèlement, il a été établi que le tabac chauffé n’apporte pas pleine satisfaction au fumeur qui dans 86% des cas n’abandonne pas la cigarette conventionnelle, mais utilise les deux produits, rendant très improbable une réduction des risques. Aucun bénéfice d’un usage mixte n’a par ailleurs été démontré. (1)
Le tabac chauffé semble même constituer un nouveau problème pour la population plutôt qu’une solution. Pour cause : de nombreux rapports indiquent que ces dispositifs servent davantage de point d'entrée au tabagisme que d'outil pour en sortir. (3) Il y a en réalité plus d'utilisateurs de tabac chauffé parmi les non-fumeurs que parmi les anciens fumeurs de cigarettes classiques. (1) Le tabac chauffé est donc bien plus souvent utilisé comme une initiation au tabagisme qu'une aide au sevrage.
En somme, malgré les affirmations des fabricants qui présentent le tabac chauffé comme une alternative plus sûre aux cigarettes traditionnelles, la réalité est bien plus nuancée. Ce produit n’est finalement pas exempt de risques et pourrait, au contraire, aggraver certains effets néfastes associés à la consommation de tabac. Il serait par conséquent erroné de considérer le tabac chauffé comme une solution sûre ou comme une réponse aux problèmes de santé liés au tabagisme. Les intérêts premiers des industries du tabac n’étant pas convergents avec ceux des autorités de santé publique, il semble essentiel d'exercer son propre jugement critique face à ces nouveaux produits.

